Les aventures du petit René et de Rabbi Astérix

Nous sommes en 135 de l’ère courante. Toute la province de Judée est occupée par les Romains. Toute ? Non, une dernière forteresse résiste à l’envahisseur. Dans les collines au sud-ouest de Jérusalem, deux cent mille combattants Juifs se sont retranchés à Betar sous le commandement du général Bar Korba. Et, alors que les camps s’installent pour tenir le siège, les guerriers intrépides s’organisent.

L’histoire vous parait familière ?

Elle devait l’être en tous cas à un certain René Goscinny, lorsqu’il invente, en 1959, un personnage pour une nouvelle série de bande dessinée. Il choisit alors de situer son histoire en Gaule, en cinquante avant l’ère courante, juste après la conquête romaine. Et visiblement, le substrat de l’intrigue provient d’un recoin peut-être bien enfoui de sa mémoire.

Laissons quelques temps Bar Korba aux prises avec l’envahisseur romain pour suivre les premières années de la vie du créateur d’Astérix.

Le petit René naît à Paris, dans le cinquième arrondissement, par un riant matin d’août 1926. C’est le deuxième enfant de la famille Goscinny, et, il ne le sait pas encore, dans quelques mois à peine, il va quitter Paris.

Son père, Simkha, est arrivé en France en 1909. Il a quitté Varsovie, où son propre père était rabbin, pour suivre son frère ainé. A son arrivée, il change de prénom pour l’état civil français et s’appelle désormais Stanislas.

Il travaille alors comme chimiste (on dit qu’il a travaillé dans le laboratoire de Marie Curie, une de ses compatriotes), puis part bourlinguer au Mexique (de 1910 à 1913) et en Tunisie (de 1913 à 1919). En 1919, il rentre à Paris et épouse Anna Beresniak. Le biographe précise : « ce fut un mariage d’amour ». A l’époque, dans le monde d’où ils étaient issus, ce n’était pas si fréquent.

La famille Beresniak, originaire de Khodorkow (un shtetl situé dans l’Ukraine actuelle), était arrivée à Paris en 1904 en suivant un parcours relativement similaire, car, vue depuis l’Europe orientale, Paris est la ville lumière et la France, un pays merveilleux, où, selon les dires d’un des oncles Goscinny, « seulement la moitié des habitants sont antisémites ». Venant d’une Russie où les pogroms se multiplient depuis une quarantaine d’années, le contraste est effectivement saisissant.

En 1904, la famille Beresniak créé une imprimerie au 12 rue Lagrange, dans le 5ème arrondissement. Le père fonde un journal yiddish qui ne durera que quelques années, mais il va très vite se servir de son entreprise pour imprimer une multitude de journaux russophones ou yiddishophones, deux langues écrites dans des alphabets que les imprimeries classiques ne maîtrisaient pas toujours. Pour gagner sa vie, il accepte d’imprimer tout ce qu’on lui soumet et fait sortir de ses presses aussi bien un journal anti-sioniste du Bund qu’un journal sioniste, le Naye Tsionitsche Organizatie !

En 1927, alors que le petit René est encore bébé, Stanislas Goscinny part pour l’Argentine, et manque de faire naufrage pendant la traversée à cause d’une tempête. Arrivé à Buenos Aires, il découvre que les rues ne sont pas pavées d’or, mais presque. La ville profite du boom économique que connait l’Argentine pendant l’entre-deux guerres, et elle attire des émigrés du monde entier : à cette époque, pratiquement un habitant sur deux est étranger.

Le pays est également très accueillant envers les Juifs. Il a ouvert ses portes aux réfugiés russes victimes de pogroms dès 1881 et leur a même donné la possibilité d’acheter des terres. L’immigration est également favorisée par la Jewish Colonization Association, une organisation fondée par le baron Maurice de Hirsch, un banquier allemand, pour aider les Juifs d’Europe victimes de l’antisémitisme à émigrer en Amérique. C’est pour cet organisme que Stanislas va travailler en tant que dessinateur.

Un an plus tard, sa femme et ses deux enfants le rejoignent. Le petit René n’a alors que deux ans, et c’est donc en Argentine qu’il va grandir.

Il ne devient pas Argentin pour autant : dans cette ville cosmopolite qu’est Buenos Aires, les communautés sont suffisamment grandes pour que la vie entre gens de même culture soit relativement aisée, et les Goscinny fréquentent la communauté française. Leurs enfants vont au Lycée français, on parle français à la maison et on lit la presse francophone.

Quant à l’éducation religieuse, elle est simple : il n’y en a pas. Stanislas Simkha est athée, franc-maçon, et il n’a accepté qu’on circoncise ses fils que pour faire plaisir à sa belle-famille.

En 1940, lorsque la guerre éclate, Stanislas rejoint l’organisation de la France Libre. Les nouvelles continuent d’arriver de la famille Beresniak restée en France et les Goscinny suivent avec angoisse la progression des mesures antisémites.

En 1942, le grand-père met un point final au dictionnaire qui l’occupe depuis des années, un ouvrage yiddish-hébreu. Il en imprime plusieurs centaines d’exemplaires mais n’a pas le temps de les assembler (ils ne sortiront qu’après la guerre).

La même année, il est arrêté avec le reste de sa famille avant d’être déporté à Auschwitz. La légende familiale raconte qu’un des fils aurait alors dit : « Moi, les allemands, je les possède : je suis Juif et franc-maçon, ils ne pourront pas me tuer deux fois ».

En 1943, les lettres donnant des nouvelles des Beresniak cessent d’arriver à Buenos Aires, et cette même année, le jour de Noël, Stanislas est victime d’une attaque cérébrale. On le transporte à l’hôpital, mais, parce que c’est un jour férié, il n’y a pas assez de personnel médical pour le sauver.

Quelques jours plus tard, René est reçu au baccalauréat : on est dans l’hémisphère sud, la date des concours n’est pas la même qu’en métropole.

Il doit aussitôt commencer à travailler pour gagner sa vie et subvenir aux besoins de la famille. Il devient « sous-assistant du sous-aide comptable » dans une société de récupération de pneus usagés. Des années plus tard lorsqu’on lui demandera quelle était l’origine de sa vocation de scénariste, il répondra : « J’ai été mis à la porte de mon poste d’aide-comptable ! »

En 1945, la famille renoue avec un oncle maternel qui s’est établi en Amérique. Il y a ouvert une imprimerie et il essaye de les convaincre que c’est le nouvel endroit où faire fortune.

Les Goscinny font leurs bagages et arrivent à New York le 17 avril 1945. René a à peine 19 ans.

La vie à New York n’est pas la vie à Buenos Aires, et le contraste lui fait clairement prendre conscience de sa judéité. A Buenos Aires, il était Français dans une ville cosmopolite, mais à New York, il devient émigré de fraîche date, contraint de vivre dans un quartier pauvre et délabré de Brooklyn. Repensant à cette période, il dira qu’il se sentait comme « un petit juif dans la foule ».

Très vite, il trouve un poste d’interprète dans une société qui fait de l’import-export avec Tangers, une ville qui était alors considérée comme enclave internationale.

Mais le petit René a l’esprit bien ailleurs. Lui qui a toujours fait rire les autres avec ses dessins décide d’en faire son métier. La même année, il intègre le studio Charles William Harvey.

Il y rencontre toute une clique d’auteurs avec qui il va devenir amis. Ils ont tous à peu près le même âge, la plupart sont Juifs : Goscinny a l’impression de trouver un port d’attache.

Le studio en question est un écosystème où vont éclore beaucoup de talents. L’ensemble des dessinateurs et des auteurs produisent des bandes dessinées qui sont diffusées dans la presse et dans les comics. Goscinny s’occupe de dessiner des décors et de réaliser des mises-en-page, mais il apprend surtout le métier, en particulier la manière de découper un scénario (sur deux colonnes, à gauche pour décrire l’image, à droite pour le texte), méthode qu’il utilisera tout au long de sa carrière.

Des années plus tard, devenu directeur de Pilote, magazine de bande dessinée connaissant le succès, il écrit à Harvey Kurtzman, l’un des fondateurs du studio qui a entre temps créé le magazine Mad : « entre toi et moi, j’ai juste appliqué quelques petites choses que j’ai apprises dans le studio de Charles William Harvey ».

En 1949, René publie ses premiers ouvrages : des albums illustrés pour enfants. Les droits d’auteurs commencent à être substantiels et lui permettent de déménager avec sa mère dans un appartement de Manhattan, où les loyers sont plus élevés.

La même année, il rencontre Morris, lui-même installé à New York. Le dessinateur, créateur du personnage de Luky Luke, convainc Goscinny de retourner en Europe où la bande-dessinée commence à connaître un nouvel essor.

Goscinny accepte et quitte New York en 1951. Dans sa valise, il emporte une Royal Kingstone, une machine à écrire sur laquelle il continuera de travailler. Il a alors 25 ans ; c’est la troisième fois qu’il quitte tout pour commencer une nouvelle vie.

Revenons à Paris, en 1958.

René Goscinny a trente-deux ans, et travaille depuis quelques temps avec un jeune dessinateur d’origine italienne, Albert Uderzo.

Ils doivent proposer une série de bande-dessinée pour le journal Pilote, un nouvel hebdomadaire destiné à la jeunesse. Après plusieurs idées qui ont échoué (notamment une adaptation du Roman de Renart), Goscinny propose de construire une série basée sur le l’histoire de France. Et très vite, la période des gaulois semble lui évoquer quelque chose.

Et si ils racontaient l’histoire d’un village gaulois, un village gaulois entouré de palissades, qui résisterait à l’envahisseur romain ?

Uderzo rebondit sur l’idée, et en quelques heures, ils inventent les personnages principaux et les grandes lignes de l’histoire.

Nous sommes en 50 avant l’ère courante. Toute la Gaule est occupée par l’envahisseur romain. Toute ? Non, sur la côte armoricaine, un petit village gaulois résiste à l’envahisseur romain. Son arme secrète, une potion magique fabriquée par un vieux druide à la longue barbe blanche, une potion qui donne une force surhumaine et permet à ceux qui la boivent d’envoyer de gigantesques pierres à mains nues sur les romains.

Personne ne saura jamais vraiment par quel processus les idées arrivent aux créateurs, mais l’histoire ne semble pas sortie de nulle part. C’est peut-être un vieux, très vieux souvenir qui est revenu à René Goscinny, la mémoire d’une histoire qu’on lui racontait peut-être quand il était petit, à Buenos Aires, et qu’il ne voulait pas s’endormir à cause des monstres qui se cachaient sous son lit. Ou bien est-ce au détour d’un livre ou d’une anthologie qu’il a un jour lue dans un train ou sur un bateau, pour passer le temps, alors qu’il partait d’un monde pour en découvrir un nouveau ? Ou bien est-ce une histoire qu’il a entendu plus tard, à New York, lorsqu’ils fréquentaient le studio où tous ses amis étaient, comme lui, des jeunes immigrés juifs, et qu’un soir de décembre, l’un d’eux a proposé qu’on allume quelques bougies et qu’on se raconte des histoires de famille en buvant de la vodka glacée et en mangeant des harengs marinés ?

Quelle que soit la manière dont il l’a entendue et dont il s’en est plus ou moins consciemment souvenue, cette histoire en rappelle une autre, que l’on trouve dans le Midrach, le recueil de commentaires et d’histoires rabbiniques compilés au début de l’ère chrétienne, et plus précisément dans un passage du Midrach sur livre des Lamentations.

On y trouve là-bas un récit du siège de Bétar et des exploits du général qui était à leur tête :

80 000 clairons assiégeaient Bétar où Bar Kozeba était retranché, et où il avait avec lui 200,000 hommes avec un doigt tranché. Les sages lui envoyèrent un message : « combien de temps continueras-tu à souiller les hommes d’Israël ? » Il leur demanda : « comment faire autrement pour les tester ? » Ils répondirent : « que quiconque n’est pas capable de déraciner un cèdre du Liban soit refusé dans ton armée ». […] Et qu’est-ce que Bar Kozeba avait l’habitude de faire ? Il attrapait les projectiles lancés par les catapultes ennemies avec l’un de ses genoux et les renvoyait, tuant ainsi beaucoup d’ennemis. » [Midrash Rabba sur Eikha II, 2,4]

D’autres détails surgissent également ça et là en lien avec cet épisode, à commencer par le nom du général. Celui-ci s’appelle Bar Kozeba, mais l’histoire en retiendra un autre, donné par Rabbi Akiva, le leader spirituel de l’époque qui l’avait désigné comme étant le messie  : Bar Korba, littéralement « le fils de l’étoile ». Une étoile qui ressemblerait peut-être à un signe typographique, à une sorte d’astérisque ?

Et la potion magique, d’où vient-elle ? Peut-être de son temps passé à New York, dans le studio Charles Harvey Kurtz. Quelqu’un lui aurait raconté quelques histoires et lui aurait dit que l’une des expressions classiques pour désigner la Torah est « potion de vie » (sam hayyim, par exemple dans Taanit 7a) ?

Et que penser de celui qui la prépare, un vieux sage de tradition orale à la longue barbe qui sait comment préparer cette potion qui donne une force surhumaine ?

La véritable histoire du siège de Bétar finit tragiquement. Le 9 du mois de Av 135, la forteresse tombe, le même jour où le premier Temple et le second Temple furent détruit. C’est la fin de la troisième guerre judéo-romaine. Hadrien fait interdire la Torah et brûle un exemplaire sur le Mont du Temple, où il fait également installer deux statues, l’une de Jupiter, l’autre de lui-même. Il interdit l’usage du calendrier hébraïque, change le nom de la province de Judée en Syria Palestina et pratique une politique d’assassinats ciblés pour éliminer un à un tous les rabbins importants de l’époque, à commencer par Rabbi Akiva.

Les aventures d’Astérix, elles, finissent de façon plus joyeuses, par un banquet arrosé de force cervoise et accompagné de moult sangliers rôtis. Là encore, la mémoire de l’auteur semble avoir suivi un long chemin pour l’amener à cela, en puisant peut-être dans un autre midrash qui raconte comment finira l’Histoire, la grande.

Le Talmud de Babylone raconte à ce sujet qu’à la fin des temps, Dieu organisera un grand festin pour les justes, où l’on servira la chair du Léviathan qui a été mis de côté depuis la création :

Rabba a dit au nom de Rabbi Yohanan : dans le monde à venir, le Saint Béni soit-Il, fera un banquet pour les justes avec la chair du Léviathan, comme il est dit « les compagnons en feront un banquet » (Job, 40, 30) [Baba Batra 75a].

On ne sait ce que le père de René aurait pensé d’une telle histoire, mais son fils, lui, la trouva suffisamment à son goût pour faire en sorte qu’elle termine chaque aventure de son héros, luttant encore et toujours contre l’envahisseur romain dans un village qui ne serait jamais tombé dans leurs mains, permettant ainsi à la petite histoire de rejoindre la grande le temps d’un album.

Bibliographie

Sur la vie de Goscinny, la biographie la plus complète est Goscinny, la liberté d’en rire, Pascal Ory, Perrin, Paris, 2007, mais les monographies suivantes sont également très bien fournies, notamment en documents iconographiques : René Goscinny, mille et un visages, présenté par José-Louis Bocquet, IMAV éditions, Paris, 2012 ainsi que Goscinny, faire rire, quel métier, découvertes Gallimard, Aymar du Chatenet et Caroline Guillot, Paris, 2009.

Sur la troisième guerre judéo-romaine : Enclyclopédie Universalis (édition de 1995), article sur Bar Korba. L’Histoire des Juifs de Chaim Potok, consacre quelques pages au sujet, ainsi que l’Histoire Universelle des Juifs, dirigé par Elie Barnavi. Toutes les bibliographies citent également Rome contre Jérusalem, Mireille Hadas-Lebel (que je n’ai pas pu consulter).

Sur l’arrivée des juifs d’Europe de l’est en France au début du XXème siècle, voir le documentaire Heureux comme un juif en France, ainsi que Histoire des Juifs de France, tome 2.

Et enfin, bien sûr, à relire sans modération, les vingt-quatre albums d’Astérix scénarisés par Goscinny.

Photo : Par Lin Mei — originally posted to Flickr as New without information, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50173618

Publié par Olivier F. Delasalle

Ecrivain. Cosmopolite enraciné. Gascon hébraïsant.

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